eKhaya retrouvée, pays d’ombres – eKhaya Revisited, Land of Shadows

14.9999.99

Rina Sherman
SD, couleurs, 52 min, VF & EV, 1990-2
films urbains
Available with English sub-titles

eKhaya retrouvée, pays d’ombres – eKhaya Revisited, Land of Shadows

Rina Sherman

films urbains

Vidéo Hi-8/16 mm, 52 mn, 1990-2

L’exil, quel exil ?

L’exil évoque souvent une image de fuite devant un danger que l’on ne peut plus éviter autrement. Or, j’ai quitté l’Afrique du Sud en 1984 sans y être contrainte par les forces de l’ordre, tout au moins officiellement. Les sanctions me concernant relevaient plutôt de l’intimidation et de l’exclusion. Mon exil résulte avant tout d’une opposition individuelle avec l’idéologie et la culture de mon propre groupe, celui des Afrikaners. Cette révolte s’est cristallisée lorsque je crus me rendre compte qu’il ne me restait plus que deux façons d’agir : soit m’enfoncer dans l’abîme où pouvait conduire mon opposition à la politique du gouvernement, soit sombrer dans le silence face à une répression croissante. Une troisième option me vint à l’esprit lorsque l’avion survola la zone urbaine et que je laissai une dernière fois mon regard glisser sur la ville de Johannesburg : “Ça y est, je suis partie et je ne reviendrai plus !” me suis-je dit.
L’exil s’est décidé à ce moment précis. Je ne pouvais alors savoir que quitter sa patrie correspond, tout au moins en partie, à quitter une dimension essentielle de soi-même. Loin de mes proches et de mes références, tout en trouvant d’autres repères, je me suis souvent interrogée sur la réelle amorce de mon départ. Car, dans un processus de prise de conscience, l’accumulation suscite souvent une action qui fait basculer l’individu dans l’irrationnel. Cela provient peut-être de ce que je n’ai eu ma première véritable expérience de la réalité sociale des Africains que quelques mois avant mon départ. La disparité entre les deux mondes semble avoir abouti dans le choix de la rupture qui a suivi. Quelle que soit la vraie raison, on n’est jamais réellement prédisposé à l’exil; on l’assume une fois sur place. Pour moi, ça a été Paris, ville mythique pour les Européens d’Afrique du Sud, eux-mêmes plus entièrement européenne, mais pas encore tout à fait africaine non plus.

A Paris, le vertige c’est rapidement manifesté, car, si le rêve est resté intacte, une fois arrivé dans l’endroit mythique, le lieu de mes rêves est devenu juste un autre point de vue. La liberté que nous offre l’exil devient peu de chose par rapport à la contrainte de ne pouvoir rentrer chez soi. S’ensuit alors l’attente du retour. Et pendant les années d’exil, s’y rajoutent des aperçus de choses nouvelles ou mal connues qui nous parviennent du pays, l’ensemble formant, une image peu conforme à la réalité. Le film eKhaya retrouvée, pays d’ombres s’inscrit dans la logique d’un tel retour. 

Exile, what exile?

Exile firstly brings to mind images of flight from physical danger that has become inescapable. Yet, in 1984, I left South Africa without any constraint from the authorities, at least not officially. The sanctions brought against me had been that of psychological intimidation and social exclusion. My exile is above all the result of rupture between an individual and her people, the Afrikaners. What begun as a gradual drifting apart culminated in rebellion when I realised there were only two options left : plunging into the abyss known to those who persisted in their opposition to government policy, or resigning to silence in the face of growing repression. A third option transpired as I looked down from the airplane circling above the urban sprawl of Johannesburg : “This is it, I’m out and I’ve left for good !”
This was the moment at which I decided to go into exile. At that point however, I did not know that leaving one’s country also meant losing an essential dimension of one’s own self. Far from my family and from all points of references, I often wondered about the real reason for this departure. For in the process of becoming aware, the effect of accumulation often gives rise to actions throwing the individual into the irrational. The shock of having been first exposed to the African experience of South Africa a mere three months before leaving certainly contributed to my sudden departure. The disparity between the two worlds seems to have culminated in the choice of rupture that followed. Whatever the real reason, one is never actually predisposed to exile; one assumes it once there. For myself, it was Paris, mythical city for Europeans from Southern Africa, themselves no longer fully European but not yet entirely African either.

In Paris, vertigo soon intervened, for whilst the dream remained intact, once arrived in the mythical abode, the place of my dreams became just another point of view. The freedom offered by exile was but a small consolation in the face of the impossibility of going home. Hence followed the fantasy to return. And during the years of waiting, souvenirs, gilded by selective memory, and images formed by news received from the homeland, created a canvas little resembling the fast changing local reality. eKhaya Revisited, Land of Shadows is a film about a return of this kind.

eKhaya Revisited, Land of Shadows Rina Sherman
eKhaya Revisited, Land of Shadows Rina Sherman

Le retour

Caméra à l’épaule, je partais me confronter à ces souvenirs, réels ou créés par l’absence, pour trouver mes parents vieillis de six ans, mes proches et les paysages qui encadraient mon enfance. Je partais également découvrir des gens et des lieux imaginés à partir d’échos qui apportaient livres, paroles, journaux, cartes postales. Plusieurs années d’interdiction ayant intensifié mon désir de retour, j’ai compris une fois sur place, que ce précieux pays que j’avais quitté n’était plus le même. En même temps, j’avais l’impression de n’être jamais partie de l’Afrique du Sud, l’un des seuls endroits où j’ai l’impression de pleinement comprendre ce qui se passe autour de moi. En tant que premier spectateur du film, je voyageais dans ces lieux que déchirent conflits et contradictions que la force seule n’a jamais pu résoudre.
Lors de promenades à l’intérieur de ce vaste pays, me revenaient à l’esprit certains souvenirs d’Afrique du Sud, terre promise de mes ancêtres poussés par la foi et de paysages changeants où, un jour, des plaines de terre rouge sans fin se dessinaient sous un ciel d’azur, là, où, le lendemain, un gratte-ciel s’élevait vers les cieux. Les voix du passé me revenaient. Ainsi ma mère me décrivait-elle les camps de concentration pour femmes et enfants durant la guerre des Boers : “Les enfants avaient tellement faim qu’il se mordaient les lèvres”. De même des amis africains me décrivaient-ils leur enfance dans les faubourgs : “Quand on te dit qu’il n’y a plus de bouillie de maïs, c’est qu’il n’y a plus rien à manger”. Aussi, y avait-il des souvenirs d’une enfance pastorale, brutalement interrompue par la découverte, au cinéma, d’un Apartheid qui dans la vie de tous les jours revêt une apparence naturelle, comme tout ce qui est devenu habituel.
Il n’y avait pas seulement la grande joie de me retrouver dans les paysages et parmi les gens qui m’ont formée, tout comme devant l’irritante confrontation avec la réalité sociale qui m’avait poussée à partir. J’ai également redécouvert le plaisir de parler ma langue maternelle, l’afrikaans. Car, bien que ce soit la politique du gouvernement nationaliste qui m’a décidé de quitter mon pays, aussi bien l’exil et mon retour ultérieur m’a convaincu qu’aucun être humain ne peut échapper à l’emprise de sa propre culture qui façonne profondément sa perception du monde. La culture est dans une large mesure une réalité cachée qui échappe à notre contrôle et constitue le cadre de l’existence humaine. Alors que mon identité afrikaner c’est de nouveau manifestée en moi, je me rendis compte que, si les nombreux visages de la culture influe au niveau de notre conscience, il est difficile de les modifier, non seulement parce qu’ils sont intimement liés à l’expérience individuelle, mais surtout parce qu’il est difficile de modifier son comportement sans la médiation de la culture. Je ne pouvais pas m’empêcher d’oser espérer que l’apartheid n’a pas hypothéqué ma culture pour de bon.
Comme j’ai continué à filmer les différentes communautés dans le but d’évoquer l’expérience quotidienne plutôt que politique ou religieux, au sein de cette concomitance des horizons, certains phénomènes sociaux sont devenus manifeste dans un pays où le moralisme est géré par l’abstraction de nier toutes les valeurs humaines. Malgré l’énorme disparité qui existait entre le monde de ma jeunesse et le monde que j’ai découvert peu de temps avant mon exil, un seul désir est apparu: Quelle que soit la condition humaine, des agriculteurs du vin à des squatters illégaux, chaque individu réclamait le droit de rester où il se trouve.

 

The Return
Camera in hand, I set out in search of the past, real or created by absence, to find my parents aged by seven years, my family and the landscapes that shaped my imagination. I also discovered people and places I had imagined from the echoes brought to me by letters, postcards and newpapers. Several years of interdiction having intensified the desire to return, once back in my country, I realised the precious land I had left, was no longer the same. At the same time it felt as if I had never left South Africa, one of the few places where I have the impression of fully understanding what is happening around me. As first spectator of the images I was filming, my journey took me through many walks of life in a country where contradictions co-exist with conflicts that force alone has not been able to resolve.

As I wandered through the interior of that vast land, conflicting memories came to mind. Of South Africa as the promised land of my ancestors, impelled by religious fervour, of rapidly transforming landscapes where one day, endless stretches of red soil vibrated against an azure blue sky and where the next, glass and steel towers reached for the heavens. Voices from the past made themselves heard to me. My mother describing conditions in Boer War concentration camps: “The children were so hungry, they started biting off their own lips as far as they could reach”. African friends describing their youth in the townships: “When they tell you there is no more maize pap, you know there is nothing more to eat”. Also there were the memories of a pastoral childhood, brutally interrupted by the discovery, in a film, of Apartheid which in everyday life bears the guise of the natural as does all that has become habitual.

Added to the immense joy of finding myself once more among the landscapes and people that shaped me and once more faced with the social realities that forced me to leave, I also rediscovered the pleasure of speaking my mother tongue, Afrikaans. For, whilst it was the policy of the Nationalist government that had decided me to leave, both exile and my subsequent return convinced me that no human being can escape from the ascendancy of his own culture which profoundly shapes his perception of the world. Culture is to a large degree a hidden reality which escapes our control and constitutes the framework of human existance. As my Afrikaner identity came to its own right again, I realised that whilst the many faces of culture level our consciousness, it is hard to modify them, not only because they are intimately linked to individual experience but above all because it is impossible to engage in meaningful behaviour without the mediation of culture. I could not help but dare to hope that Apartheid had not mortgaged my culture for good and all.

As I continued to film the different communities with the aim of evoking everyday experience rather than political or religious movements, within this concomitance of horizons, certain social phenomena became manifest in a land where moralism has managed by abstraction to deny all human values. Despite the enormous disparity that existed between the world of my childhood and the world I discovered shortly before my exile, one single desire transpired: Whatever the human condition, from wine farmers to illegal squatters, each individual claimed the right to remain where they where.

eKhaya Revisited, Land of Shadows Rina Sherman
eKhaya Revisited, Land of Shadows Rina Sherman

Repartir

Après avoir passé trois mois en Afrique du Sud, à mon retour à Paris, je plongeais dans un état de profonde confusion. Avec ma mémoire renouvelée des modes de vie et des paysages du passé, je ne me retrouvais plus dans mon environnement actuel. Déchirée entre ce que j’étais et ce que je suis devenue, je tentais d’oublier la proximité existant entre le paysage sud-africain, mes proches, et moi-même. Quatre mois après mon retour à Paris, à peine avais-je surmonté cette sensation d’aliénation, que me rappelait en Afrique du Sud la mort de mon père. Le film eKhaya retrouvée, pays d’ombres était en cours de montage lorsque, soudain, je me suis retrouvée dans un avion en partance pour l’Afrique du Sud. Et, en un sens, ce deuxième voyage représente pour moi le vrai retour. Dans les affres de la mort de mon père, j’étais confrontée à chaque membre de ma famille. En observant cette triste procession de gens venus des quatre coins du pays pour présenter leurs derniers respects au patriarche de la famille, j’ai pu constater très clairement, non pas seulement d’où je venais, mais aussi de combien je m’en étais éloignée. Engagée dans une lutte perdue d’avance pour retrouver ma famille, j’ai finalement dû admettre que bien que je n’appartienne pas encore pleinement à Paris, je n’appartiendrai plus jamais tout à fait à l’Afrique du Sud. L’exil m’a poussée au-delà d’un point de retour.

Encore quelques mois plus tard, j’étais de retour à Paris et en train de finir le montage du film. Avant ce deuxième voyage, ces images étaient un témoignage vivant du passé, tandis que là, elles me laissaient froide. Jour après jour, je travaillais avec des gros plans de mes parents, de ma famille, et des paysages, comme si c’étaient de gens et des lieux imaginaires. Cette distance entre le film et moi-même était peut-être due au fait que je faisais abstraction de la mort de mon père afin de pouvoir finir ce travail. C’était seulement une fois le film achevé, que je serais en mesure de considérer l’effet de ces deux voyages sur ma vie. Une fois de plus, cependant, je n’avais de recours que dans le passé, une série de tableaux constituant ma représentation conceptuelle du monde. En tant qu’individu, je ne possédais plus le passé. Ma biographie s’était transformée en une chaîne d’événements et non pas en une réelle histoire. Je comprenais l’aspect sacrificiel de l’exil, où partir, tout comme revenir, implique une perte d’identité. Dans les deux cas, l’individu se confronte au silence écrasant de l’étranger. Indépendamment de la correspondance délicate entre sa mémoire et la langue du pays d’accueil, poussé au-delà de sa propre détermination historique, l’individu restaure son image de soi. Mais il s’attribue une dimension à lui-même, autrement dit, se réinvente, étant en désaccord avec la dimension culturelle du passé et du présent.

Aussi, jour après jour, je continuais de me remémorer un passé inoubliable dans un pays qui, depuis mon départ, a subi bien des changements. Une fois en exil, où que l’on se trouve, le désir de retourner est toujours présent, que ce soit à l’endroit d’où l’on est parti ou à celui d’où l’on vient d’arriver. L’Afrique du Sud est comme un cercle; dès que l’on pense en être parti on en subit à nouveau l’attrait.

Rina Sherman
Paris, 1992 

Leaving again
After three months in South Africa, on my return to Paris, I plunged into a deep and confused state of depression. With my memory refreshed with past modes of being and past landscapes, my present environment no longer made much sense at all. Torn between what I used to be and what I had become, I desperately attempted to efface the incomparable understanding and closeness that existed between my people, the South African landscape and myself. No sooner had I overcome an overwhelming sense of disconnectedness than my father’s untimely death, four months after my return to Paris, called me back to South Africa.

The film eKhaya Revisited, Land of Shadows was in the process of being edited, when I suddenly found myself on an airplane heading home again. In many ways, this second return visit, represented my real return. In the throes of death, I was confronted with each and every member of my family. Whilst observing this sad procession of individuals that had come from from all over the country to pay their last respects to the patriarch of the family, I clearly saw not only from just how far I had come, but also how far I had moved away. Engaged in a losing battle to regain community with my family, I finally had to admit that whilst I not yet fully belonged in Paris, I irrevocably no longer belonged in South Africa. Exile had taken me to a point of no return.

Another few months later, I was back in Paris completing the editing of my film. Whereas before, those images were a live witness of the past, they now left me cold. Day after day, I would work with close-up images of my parents, of family and of landscapes as if they were imaginary people and places. This distance between myself and the film was perhaps due to the fact that I had had to postpone mourning my father’s death in order to complete the film. Only once the film completed, was I able to reconsider the impact and implications both returns visits had had on my life. Once again, however, I had recourse only to the past, as a series of canvasses constituted my conceptual representation of the world. As an individual, I no longer possessed the past. My biography became transformed into a chain of events and not a real story as I understood the sacrificial aspect of exile whereby both leaving and returning imply a loss of identity. In both cases the individual faces the crushing silence of always being a stranger. However extensively he acquires the delicate correspondance between his memory and the language of his host country, propulsed beyond his own historic determination, the individual has to restore his self-image. But being at odds with the cultural dimension of his past as well as his present, he has to first of all, attribute a dimension to his own self.

Hence day by day, I continued to remember an unforgettable past in a now dramatically changed country. Once in exile, wherever you are, you always linger to return, be it to the place you went to or to the place from which you left. South Africa is indeed like a circle which, no sooner you think you’ve left it for good, sweeps you back on another round.

Rina Sherman
Paris, 1992

LICENCE DVD

Usage privé, Licence institutionnel

ZONE DVD

ZONE 2 : Japon, Europe, Afrique du Sud, Égypte et Moyen-Orient, ZONE 1 : États-Unis, territoires américains, Canada et Bermudes

VO Français / English Subtitles

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    ISBN : 978-2-3743902-7-7
    Éditeur : k éditeur, Rina Sherman
    Nombre de pages : 96
    Façonnage : format carré 30 x 30 cm, habillage de couverture en toile contrecollé, rembordé sur carton 24/10, embossage cuvette 11,9 x 17,8 cm pour vignette-image, marquage à chaud, intérieur 8 cahiers de 12 pages, gardes vierges rapportées 2 x 4 pages, reliure cartonnée, cahiers cousus, dos droit repincé, tranchefile Winter Rouge.

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